Bonjour!
Cette semaine, à la première chaine de Radio-Canada, il y avait une émission sur Pierre Bourgault, que plusieurs d'entre vous doivent avoir connu. Pour les autres, voici un lien :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bourgault Il a été comédien, politicien, enseignant (UQAM), polémiste, etc. Personnage haut en couleurs, il n'avait pas la langue (fort belle d'ailleurs) dans sa poche. Il a présidé le RIN (Rassemblement pour l'indépendance nationale). Bref, si vous voulez écouter les 5 émissions d'une heure, très intéressantes, qui permettent de revoir l'histoire du Québec des 50 dernières années, vous trouverez sur le site de radio-canada, probablement dans les archives.
Il se trouve que Pierre Bourgault avait un gris d'Afrique, Isabelle. J'ai trouvé sur Internet un texte écrit par Bourgault après le décès de son gris. Un beau témoignage que j'ai eu envie de partager avec vous. Bonne lecture.
LA CAGE ET LA MAISON
J'ai perdu mon Isabelle. Elle est morte lundi dernier, pendant "La Fin du Monde est à 7 Heures".
Il y a la grande fin du monde, qui n'arrive jamais, et il y a toutes ces petites fins du monde qui nous bouleversent et nous laissent sans voix.
Isabelle était un perroquet, un gris d'Afrique. De tous les perroquets, c'est celui qui parle le plus. On dit qu'il peut accéder à un vocabulaire de près de mille mots, soit plus qu'un Québécois moyen.
Isabelle parlait beaucoup. Elle disait:"Qu'est-ce que tu racontes ma beauté d'amour". Ou encore: "Je veux un beau champignon". Elle parlait au téléphone et raccrochait à la fin de la conversation. Elle toussait comme moi et elle criait: "Quel con!" quand elle pensait à Franco.
Lorsque Beau Bonhomme (mon chien) se dirigeait vers la porte arrière, elle disait: "Tu veux aller dehors?"
Parfois elle se retrouvait quelque part dans l'appartement et, pour m'avertir de sa position, elle murmurait: "Viens mon petit bébé". C'est que la première fois qu'elle avait fugué, ne la retrouvant pas, je partis à sa recherche en l'appelant ainsi.
Elle chantait "Au clair de la lune", aussi mal que moi.
À ma grande honte, elle disait aussi: "Quelle salope!" et, consciente que cela m'indisposait, elle s'amusait à le répéter sans cesse.
Elle hurlait comme toutes les sirènes qu'elle entendait et, quand elle lançait ses grands cris de la jungle, elle mettait toute la maisonnée en émoi.
Isabelle était belle, toute habillée de gris et de rouge. Elle avait une présence redoutable et exigeait toutes les attentions. Elle m'a vite appris que les oiseaux sont sans doute plus intelligents qu'on le croit.
Isabelle est morte lundi. Jamais je n'aurais cru que j'allais, une fois dans ma vie, pleurer la mort d'un oiseau. Elle est morte très vite, en moins de trente secondes. Quelques petits spasmes, un cri étouffé et c'était fini. Je l'ai caressée, je l'ai un peu bousculée pour tenter de la ramener à la vie.
Mais c'était fini. Je ne m'en suis toujours pas tout à fait remis.
Nous avions une relation amour-haine qui nous rendait indispensables l'un à l'autre.
Quand elle est entrée chez-moi, elle était d'une douceur et d'une drôlerie merveilleuses. Je pouvais la caresser à qui mieux mieux et elle se couchait sur le dos dans ma main. Elle montait sur mes doigts sans réticence et me mordait un peu, juste pour le plaisir.
Puis, un jour, la vie a changé. Par ma faute. Parce que je ne connaissais pas mon oiseau.
Un soir qu'elle était sur sa cage, je voulus la faire entrer à l'intérieur la nuit venue. Comme elle refusait, je l'y ai entrée de force.
Ce ne fut plus jamais comme avant. Dès lors, nos rapports furent plus difficiles et, jusqu'à sa mort, elle s'est souvenue de cet incident fâcheux.
J'avais appris trop tard que, la nuit venue, elle entrait tout simplement dans sa cage, pour y dormir, comme on entre à la maison.
Mais elle m'avait donné une leçon que je n'oublierai jamais. C'est tout simple: il suffit de laisser la porte ouverte pour que la cage devienne maison.
Sa maison est vide aujourd'hui. La mienne aussi. Mais la porte est ouverte.